Synesthaesia and the chattering mind
by editor
Souvent me viennent des pensées exotiques, latérales, incongrues, à côté de la plaque.
Elles fusent comme une résistance face à l’insupportable impératif de cohérence. Il ne sert à rien de les museler: elles font le sel de la vie intérieure. Quitte à déborder de ce genre d’interrogations, de micro-tropismes, d’entrelacs féconds entre l’expérience, la conscience et la pensée, autant défier le langage en transcrivant ces micro-réflexions, ces tentatives extravagantes de braver le discours commun, qui suit sa tranquille et bienveillante course.
L’idéal serait d’être fidèle à la texture des pensées, qui suit celle de la vie. Ce qui flot se dilate, s’emmêle, trébuche parfois, renaît toujours.
Il me semble que pour décrire précisément un mouvement de l’âme, un sentiment composite, nébuleux, situé dans un des recoins de notre être, l’on peut employer indistinctement une catégorie sémantique ou l’autre et que cela aura un effet sur l’énoncé que l’on pourra à son tour qualifier d’une myriade de manières tout aussi efficaces et impressionnantes dans leur capacité à décrire le réel. La parole dit le monde, mais elle est aussi dans le monde; tout langage est déjà commentaire. En témoignent ainsi ces expressions indifféremment utilisées pour exprimer la complexité: de la vie, des choses, et ainsi de suite.
Métaphores textiles: Le tissu. La fibre. la matière. Ex: le tissu de l’expérience, tisser des liens.
Métaphores musicales: La tonalité. La tessiture. le timbre. Ex: une conversation grave, chaude, changer de tessiture.
Métaphores picturales: La couleur. La texture. L’impression. Le dégradé. Le champ. Ex: sa voix se colora, se tinta, le dégradé des affects.
Métaphores optiques: L’angle de vue, le champ de vue, le cadre de vue. Ex: recadrer une pensée, changer d’angle, ouvrir le champ.
Métaphores sensorielles: Le goût de. L’odeur de. Le parfum de. L’effluve de. Ex: une effluve d’impertinence, un parfum de trahison.
Métaphores techniques: La vibration. La fréquence. la longueur d’onde. Ex: vibrer à l’unisson, changer de fréquence.
Comment ne pas en conclure que tout écrivain, journaliste, sociologue, communicant est un charlatan, un saltimbanque? Qu’un terme vaut bien l’autre et produira un effet qui peut paraître semblable mais qui rompt fondamentalement avec la tonalité (au choix) de la pensée première? Tout se vaut-il, tout n’est-il que farce, le masque de l’écriture équivaut-il toujours à une trahison? Comment cette espèce d’équivalence universelle entre les mots ne pourrait-elle pas crever l’écran comme métaphore de la vie?
Nous recevons des signes de partout, d’une palette d’une absolue variété, il incombe ensuite d’affûter sa propre sensibilité ou de la taire. Une amie m’a ainsi dit un jour, lorsque nous évoquions ces dissonances que l’on ressent en soi-même, ces impressions furtives, qu’elle avait le réflexe de les ignorer tout de suite. Pour ne pas douter, contaminer le reste, les positions défendues, les discours répétés. J’ai le réflexe de les attraper, de les poursuivre. De les écrire. De chercher les mots qui habillent le plus fidèlement ce sentiment qui m’honore et me réjouit par le degré de sa précision. Et comme le mot seul -plat- souvent ne suffit pas, il me vient spontanément de recourir à des rapprochements entre différents pans de la conscience et de l’expérience (ainsi: pensée et saveur, ou bien émotion et geste) pour affiner la nuance, doubler les dimensions, augmenter d’un coup le niveau de vue. D’autre part, je voudrais constituer ces infimes intersections en intérêt d’étude à part entière. Lorsqu’on est mû par l’amour de la grâce, de la poésie, de l’art, du commentaire intelligent, de l’allure du vêtement, des plaisirs de la bouche, de l’ivresse des voyages, de la douceur d’une personne aimée, de toutes les choses en somme, qui insufflent à la vie la légèreté sans laquelle elle se plomberait illico, l’on ne peut rêver entreprise plus excitante que celle de mettre tour à tour ses habits de linguiste, de bouffeur, de théoricien ou de prosateur, et de voir par où passe la lumière.
Que l’indécence de cette proposition n’égale que l’incongruité des trouvailles à venir.

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